La tête ailleurs

Sur ce coup-là, j’avoue, j’ai un an de retard. Je pense cependant que les personnes sont restées les mêmes. Marisol, droite comme un I avec un accent circonflexe, façon guérite,  la rendant plus rigide et Nicolas Bedos qui m’a mis dans la peau d’une pucelle de 15 ans quand je l’ai vu tout à l’heure. Il a donc pris un an comme tout le monde mais il s’en fout ; je viens de voir sur la page de garde de La tête ailleurs qu’il est né en 1980. Il peut donc se le permettre. En plus d’être le chroniqueur et l’auteur de billets d’humeur le plus talentueux de sa génération, il est jeune.

« Quand je serai grand, je veux être Nicolas Bedos ». C’est ça que j’aurai du dire à ma mère quand j’étais petit, plutôt que journaliste dans les jeux vidéo ou la cigarette électronique. Ça aurait peut-être marché, même si cette phrase n’aurait pas eu grand sens dans les années 70 vu qu’il n’était pas encore né. Le seul moyen de retourner la situation, c’est qu’il se dise : plus tard, je veux être Léo de Urlevan. Je lui file les clés de la bagnole, de la maison, mon Pass Navigo, tout mon matos de vape et un livre bien entamé avec trois chapitres superbes où le héros tue un fasciste en le faisant fondre avec une simple volute de cigarette. Il a le droit de terminer les 40 autres chapitres. À moi la présentation des Molière, des potes comme Jean Dujardin, des rôles super embarrassants où l’on s’interroge sur la différence entre un micro-pénis et une petite bite mais tout de même dans des lits avec des actrices superbement gaulées. Quand il a examiné mon setup tout à l’heure, mini Cloupor + Nautilus habillage Hollow, j’ai halluciné. Il semblait séduit. Nicolas Bedos, le Hank Moody made in France, désire un truc que j’ai. J’en ai presque oublié tout ce que je n’avais pas : les filles, les rôles, le talent, le physique et quelques années de moins. Autant vous le dire, je suis requinqué pour l’année.

Ah oui, mais Nicolas Bedos et la vape, c’est déjà une histoire qui date d’il y a un an. Il en a parlé dans un article dans Elle. Je ne vais pas vous faire le copier-coller intégral de l’article, où il évoque sa liberté de fumer, mais pas uniquement. Voici le passage qui nous intéresse ; il évoque le destin des jeunes et leur avenir plus qu’incertain et ajoute :

« Et, cerise sur le gâteau périmé, vous voudriez les empêcher de vapoter à l’air libre ? »

Le texte est excellent, comme à chaque fois, très engagé. Du Bedos. Un auteur.

La réponse de Marisol Touraine se trouve ici. C’est un festival de name dropping : Don Draper, Gainsbourg, Baudelaire, Kessel, Cendrars, Gabin, Cioran… Peut-être était-ce inspirant pour l’auteur ; j’ai du mal à croire que Mme Touraine sorte spontanément de son chapeau Don Draper. Dans l’ensemble, je trouve ça assez condescendant ; on a un peu l’impression qu’elle rappelle à Nicolas Bedos qu’elle est ministre avec toutes les responsabilités qui y sont associées et que l’auteur de la première lettre ouverte n’est qu’une sorte de saltimbanque irresponsable. C’est moche. Venons-en précisément au paragraphe de la vape :

« Et puis c’est vrai, les pratiques évoluent. Il y a le développement de la cigarette électronique notamment. Une chose est certaine : elle est moins nocive que la cigarette tout court et peut aider au sevrage. Je dis oui sans réserve à la vapoteuse, lorsqu’elle peut aider à en finir avec le tabac ! Mais pourquoi dans les lieux publics, alors que cela permettrait aujourd’hui la réhabilitation d’un geste qui n’a plus lieu d’être ? »

Autrement dit, Mme Touraine est totalement persuadée que la dangerosité de la clope n’a rien à voir avec les prétendus risques de l’e-cig. Pourtant, en appuyant sur le fait qu’il faille l’interdire dans les lieux publics, elle donne le message d’un danger similaire. J’invite quand même la ministre à jeter un coup d’œil aux quais bondés de la gare du nord, par exemple ou aux bandes vidéos des caméras de surveillance de ces deux dernières années. Je n’ai jamais vu personne utiliser de cigarette électronique. J’ai moi-même été tenté parfois et puis finalement non. Pourquoi envisager une interdiction avant même le moindre frémissement suspect. Pourquoi si ce n’est pour délivrer un message très hostile à la vape.

Et je ne pourrai conclure que par « ce fut pour moi une journée extraordinaire alors je ne vous dis même pas ce que je pense de la votre »…

Merci Nicolas. Merci pour ce moment.

Le livre La tête ailleurs qui reprend une partie des chroniques publiées dans Marianne, enrichies de quelques textes pour en faire un roman est disponible en poche à 7,20 euros.

Allez, quelques extraits :

« Le patron de Marianne laisse un nouveau message. Il semblerait qu’Hollande, avant même d’avoir échoué, soit plus impopulaire que Louis XVI quelques heures avant de se faire trancher la tête. »

« Elle n’est pas blonde, c’est LA blondeur. […] Ses cheveux l’escortent davantage qu’ils la coiffent. »

« Car même noyé dans la vinasse, Depardieu est toujours plus persuasif qu’Ayrault sous l’emprise de la Volvic. »

« Les drogués aussi possèdent leurs inégalités des chances. Il y a dix ans, deux amis écrivains ont commencé la dope ensemble, partageant leurs lectures et leur paille. Aujourd’hui, l’un a gardé sa peau de bébé et la plupart de ses neurones, l’autre cache un visage crevassé dans les couloirs d’hôpital. D’ailleurs, le plus chanceux des deux fuit l’autre. C’est son portrait de Dorian Gray. »

Chaque paragraphe est un pur moment de bonheur, la densité des formules géniales par page est proportionnel à celle des chauves au Sénat. Se précipiter dessus, si ce n’est pas déjà fait.

Léo de Urlevan