Interview Xavier Martzel, d’Alfaliquid deuxième partie

Interview Xavier Martzel, le nez d’Alfaliquid, deuxième partie

Aujourd’hui, suite de l’interview de Xavier Martzel, l’aromatiseur d’Alfaliquid. La première partie se trouve ici. Dans cette seconde partie, nous l’interrogeons sur les contraintes de création d’un arôme simple et d’un arôme complexe, sur l’omniprésence de l’absinthe et de l’anis dans ses dernières créations, sur la gamme Urban Fusion, sur les liquides américains…

Xavier Martzel, créateur des liquides chez Alfaliquid.

Xavier Marzel, près d’une centaine d’e-liquides à son actif.

Kitclope : Je voudrais maintenant que tu nous parles des différences entre les arômes simples et les arômes complexes. Quelles sont les contraintes des premiers et des seconds, en termes de création ?

Xavier Martzel : Quand on parle d’arôme simple, on se dit forcément, ce n’est qu’un goût fraise, par exemple. Le complexe est un assemblage de différentes notes. On aurait tendance à croire que travailler sur un cocktail est plus compliqué que mettre au point un arôme simple, c’est pas forcément le cas. Comme j’ai dit avant, même le mono-saveur est déjà un assemblage de différents composants. Et sur le support de la cigarette électronique, certaines matières premières ne réagissent pas très bien à l’effet de vaporisation. Et parfois, même sur un arôme simple, on peut mettre des mois, parfois quelques années avant d’aboutir à un résultat satisfaisant. Avec les cocktails, on va être dans l’équilibrage ; c’est donc très long. Mais avec les arômes simples, on ne peut pas savoir à l’avance la difficulté de la tâche. Ou même la facilité d’ailleurs. Dans les deux cas, de toute façon, on est face à des paramètres qu’on ne maitrise pas forcément. La planification est toujours difficile ; il est impossible de dire que je vais mettre trois mois pour fabriquer un arôme simple ou six pour faire un cocktail. D’ailleurs, il arrive parfois que je mette trois mois pour un cocktail et six pour un arôme simple.

Kitclope : Dans le même ordre d’idée, quand tu trouves la fraise Alfaliquid, est-ce que c’est une fraise qui va resservir dans des compositions complexes ?

Xavier Martzel : Non, généralement, on évite de se servir d’un arôme qu’on a déjà créé pour une recette composée. Si je prends l’exemple de ma menthe verte et que je regarde le mojito, un cocktail où l’on retrouve la menthe verte, on n’est pas du tout parti sur la même base. Le principe, c’est de toujours pouvoir proposer quelque chose de différent. Si je vends un arôme de menthe, un autre de citron vert et un de rhum, les gens pourraient faire eux-mêmes le mélange dans le clearo et faire eux-mêmes leur mojito. Le but, c’est vraiment de partir sur des choses différentes pour que la personne ne se dise pas : ça, j’aurais pu le faire moi-même.

Kitclope : On a l’impression que les tendances changent. Il y a 6 mois, je trouve qu’on était sur du réglisse et que là, on est passé sur l’absinthe, quand on goute ce qu’il y a de complexe sur le salon. La preuve, dans les quatre derniers Alfa, trois en contiennent. Est-ce que ça fonctionne avec l’air du temps, est-ce qu’il y a une conscience collective des arômatiseurs ?

ALFALIQUID - Contrôle Qualité

Non, ce ne sont pas des gigantesques imprimantes mais les contrôles qualité chez Alfaliquid.

Xavier Martzel : Non (rires). Après, faut savoir que les français et l’anis, c’est une vieille et belle histoire d’amour.  L’absinthe est née à Pontarlier en France. C’est une boisson à base de plante avec ce côté anisé et c’est vrai que c’est un produit qui s’est vraiment démocratisé jusqu’à son interdiction en 1915. Et c’est un alcool qui a été très populaire jusqu’à cette date et il y a eu un vide pour diverses raisons. Les français se sont retrouvés sans anisés. C’est suite à ça que Paul Ricard a inventé sa fameuse recette que l’on connait aujourd’hui. Ça a été une alternative à l’absinthe, ça a été créé dans les années 50. De notre côté, on a eu une grosse demande : les gens voulaient un anisé. L’absinthe étant de nouveau autorisée depuis quelques années, les amateurs nous ont demandé quelque chose à base de cet arôme : on a créé la fée verte, qui se base vraiment sur la recette originale de Pontarlier, en termes de goût. Ça a été vraiment très apprécié mais on nous a demandé un peu plus d’originalité. On voulait sortir du côté herbacé de l’absinthe et ajouter des fruits pour plaire au plus grand nombre. Parce que tout le monde n’aime pas le côté herbacé de l’absinthe ; certains lui trouvent un côté médicamenteux. Donc on a sorti le Dragon Oil qui est l’association de fraise et d’anis, de citron vert et d’eucalyptus. Le côté herbacé de l’absinthe s’est effacé avec l’eucalyptus. C’est un cocktail qui a énormément plu. Donc on s’est dit qu’on allait essayer de le dispatcher pour que les amateurs d’autres fruits puissent retrouver un cocktail qui leur plaise et qu’il n’y ait pas que l’association fraise / anis du dragon oil. C’est pour ça que sur le salon, on a trois nouvelles saveurs qui sont des anisés mais travaillées à chaque fois différemment pour que chaque personne puisse trouver un anisé, parmi les quatre qu’on a, qui lui convienne. Je pense que la concurrence a aussi vu qu’il y avait une demande pour ce type de produit et c’est donc à peu près normal qu’on retrouve sur pas mal de stands du salon des anisés.

Kitclope : Si on se retrouve avec beaucoup d’absinthe aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’il y a eu un gros boulot sur l’anis avant, non ? Est-ce qu’il y a une chronologie dans les liquides ? Est-ce que tu aurais pu sortir les trois nouveaux liquides à base d’absinthe sans les anisés avant ?

Xavier Martzel : Déjà, si je n’avais pas sorti la Fée verte, je n’aurais pas pu faire le travail sur les trois nouveaux cocktails qui contiennent l’arôme absinthe. Il faut savoir que ce sont deux notes qui se marient très bien. On parlait tout à l’heure des associations de saveurs primaires… L’anis a un côté très sucré alors que la plante d’absinthe est amère. Et donc les deux s’équilibrent très bien. Pour apporter ce petit côté amer herbacé, l’anis et l’absinthe vont bien ensembles.

Kitclope : Chez Alfaliquid, quand on regarde les derniers liquides sortis, on voit que ça se complexifie. Tu penses revenir à une menthe ou un fruit ?

Xavier Martzel : On a déjà un gros catalogue. Je crois qu’on est entre 93 et 97 saveurs aujourd’hui. On a une belle gamme de mono-saveurs, on a une gamme cocktail qui avoisine les 20 références. La demande tend plus vers les cocktails parce qu’effectivement on a une certaine proportion de vapoteurs confirmés qui ont des besoins différents des vapoteurs débutants. Du coup, y’a une plus grosse demande sur les cocktails mais on n’a pas pour autant mis les mono-saveurs de côté. On a encore certaines demandes sur des choses comme le bubble gum ou la pastèque donc on n’a pas mis les arômes simples de côté. On continue de plancher sur du simple mais à mon avis, on aura 60 à 70% des futures sorties qui seront sur les bases de cocktail.

ALFALIQUID - Ligne d'embouteillage

Embouteillage chez Alfaliquid. Moins polluant que dans les grandes villes…

Kitclope : La gamme Urban Fusion ne semble pas évoluer. À une époque, pour moi, c’était le nec plus ultra et depuis quelques temps, plus rien. Il se passe quoi sur cette gamme ?

Xavier Martzel : Alors quand on a sorti la gamme Urban Fusion au début, ça a été nos premiers vrais cocktails, en 2012. Ils ont donc déjà plus de deux ans. On était les premiers à sortir des liquides complexes en France. Mais c’était des associations plus simples que les cocktails que nous sortons aujourd’hui. Les Urban ont tendance à jouer sur des duos de saveurs. Fort de France, c’est de l’acérola et de la fraise, le Tunis de la pomme et de la banane. Orléans, c’est pâte d’amande avec pâte feuilletée… Donc, ce sont surtout des duos. Du complexe sans être trop complexe. À l’époque, il y avait une demande mais une demande timide. Les gens voulaient plus que des mono saveurs mais pas trop non plus. Il fallait trouver un équilibre et c’est là qu’est née la collection. Alors aujourd’hui, certains Urban ont trouvé leur place chez certains vapoteurs. La collection va se resserrer ; on va laisser les best sellers en place et on va retirer ceux qui tournent le moins. Pas pour les retirer totalement mais pour les retravailler, les complexifier, leur apporter plus de subtilité. Ils vont se retrouver plus tard dans les saveurs cocktails. On retrouvera certaines dominantes des Urban mais travaillées différemment, de façon plus complexe. Et ils vont perdre leur appellation Urban. Le Shanghai, qui était basé sur le litchi et les épices, va disparaitre parce qu’il ne déchaine plus forcément les passions. Mais on a beaucoup d’amateurs de la saveur litchi et depuis ces dernières années, on a pas mal progressé. On a acquis pas mal de compétences en plus et on est capables de refaire un cocktail à base de ce fruit en le sublimant plus qu’il ne l’a été dans le Shanghai. Ça sera bien plus exaltant que ça ne l’a été.

Kitclope : Parmi les quatre derniers Alfaliquid, on a de l’anis et de l’absinthe dans trois cocktails. Est-ce que c’est une nouvelle façon de travailler, avec une vague de liquides appartenant à la même famille. En gros, est-ce qu’on peut s’attendre à des sorties thématiques ? Je ne sais pas, est-ce que dans six mois par exemple, vous allez sortir le même jour plusieurs choses avec une saveur commune ?

Xavier Martzel : Là, déjà, je pense qu’au niveau de l’anis et de l’absinthe, on a fait le tour. Donc, je pense que les futures créations cocktail, seront certainement sans absinthe parce qu’on a un bel éventail. Le but est bien sur de satisfaire un maximum de gens donc là, on va travailler des choses sans anis ni absinthe.

Kitclope : Et de façon thématique ? Un goût commun à plusieurs liquides ? Je sais pas, j’ai pas d’exemple en tête, j’ai pas une bibliothèque sensorielle comme la tienne !

Xavier Martzel : Non, le but, c’est de proposer des choses différentes…

ALFALIQUID - Pesée

La pesée chez Alfaliquid.

Kitclope : Donc, c’est un hasard qu’on se retrouve avec de l’anis et de l’absinthe dans trois des quatre liquides aujourd’hui ?

Xavier Martzel : L’absinthe est là parce qu’on a travaillé plusieurs fruits qui s’associent déjà bien avec l’anis. Mais même si on a ces arômes qui se retrouvent dans autant de cocktails, ça reste des liquides diamétralement opposés. Sur le Green Tempation, on a joué sur l’acidité et la fraicheur en apportant énormément de notes vertes comme le kiwi et le citron vert ; et l’absinthe qui est une plante verte. On a plus voulu jouer sur la douceur et la subtilité avec le Pink Pulps en apportant des notes de fruits rouges et de la légèreté avec la grenade et le raisin. Et sur le Blue Crush, on a accentué la partie herbacée en travaillant différentes essences de menthe et avoir ce côté frais. Donc même avec de l’anis et de l’absinthe, qui ne sont pas dosées de la même façon sur les trois, on n’a pas du tout les mêmes résultats. On va moins les sentir sur le Green et le Pink et sur le Blue, beaucoup plus. La base est commune mais les résultats sont vraiment différents.

Kitclope : Donc, en gros, sur cette nouvelle gamme, y’en a au moins un qui devrait plaire à chacun ?

Xavier Martzel : Voilà, ils ont été conçus pour ça. Le Black Raft est destiné aux amateurs de liquides gourmands grâce au rhum des Antilles et à la vanille des îles ; on a renforcé le côté gourmand avec du caramel, on a vraiment voulu toucher tout le monde avec des choses vraiment différentes. Sur le salon, on l’a vu : chaque personne qui est passée a au moins adhéré à une des quatre nouvelles saveurs. C’était le but. Et je pense que les nouvelles collections seront dans la même optique. Il n’y aura pas forcément une base commune à deux ou trois liquides mais l’objectif  sera d’essayer de proposer plusieurs liquides très différents pour contenter un maximum de monde.

Kitclope : Quand on se ballade sur le salon, y’a quand même une marque qui revient dans toutes les bouches, c’est Five Pawns. Est-ce que tu penses qu’il est possible d’atteindre ce niveau de qualité, tout seul déjà, dans un futur proche ?

Xavier Martzel : J’ai évidemment gouté à leurs liquides. Ils sont très bons, il y a énormément de recherche, tant au niveau des goûts que sur l’aspect visuel. Ce sont des liquides que je trouve vraiment très intéressants. Par contre, on est vraiment dans l’american touch. On est toujours sur des bases ultra crémeuses et aujourd’hui, nous, on n’a vraiment pas envie d’américaniser nos liquides, on veut vraiment rester sur de la french touch, en essayant vraiment de mettre à l’honneur un fruit, une note gourmande ou herbacée, on veut jouer sur la subtilité et la finesse donc je pense qu’on fait du haut de gamme aujourd’hui, et ça s’est vu avec nos derniers liquides. Mais je pense, et c’est mieux pour tout le monde, qu’il est capital qu’on prenne des chemins différents, qu’il y ait une différenciation dans les liquides, pour satisfaire le plus grand nombre. Parce que le côté crémeux va plaire à certains mais ne va pas faire l’unanimité. Et nos liquides vont plaire à d’autres sans faire l’unanimité non plus. Aujourd’hui, c’est très important qu’il y ait de la diversité pour que chaque personne trouve un liquide qui lui plaise pour passer de la cigarette à la cigarette électronique. Je pense que la finalité aujourd’hui, avant de penser à la concurrence… Tout le monde a le même but. L’important, c’est de passer à la vape. Et on est beaucoup de fabricants à avoir ce discours : ne pas se tirer dans les pattes parce que tous les goûts sont dans la nature et qu’il faut qu’il y ait de la diversité pour satisfaire le plus grand nombre et l’objectif aujourd’hui, clairement, c’est de toucher un maximum de gens pour arrêter la cigarette. Impossible sans diversité.

Kitclope : Merci pour toutes ces réponses. A bientôt pour la nouvelle gamme !

Propos recueillis par Léo de Urlevan

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